1984 : QUAND LE SIG INVENTAIT LA PREMIERE APPLICATION DE COMMUNICATION PUBLIQUE, LE MINISID

Un outil de gestion de projet ? Un agenda partagé ? Un moteur de recherche ? Un chatbot, un mémo à éléments de langages, voire un mini-CRM ? Ce sont toutes les fonctionnalités que rassemble partiellement ou complètement le MINISID, une application révolutionnaire développée par le Service d’Information du Gouvernement.

Vous aurez malheureusement du mal à la trouver sur le magasin d’applications de votre système d’exploitation favori. Elle a en effet été conçue en novembre ...1984, pour fonctionner sur le Minitel, et à destination des cabinets ministériels.

10 ans avant l’arrivée d’Internet dans les foyers et les usages, avec parfois le double d’années d’avance sur des applications aujourd’hui incontournables, le MINISID est un OVNI numérique, preuve de l’inventivité et des qualités de visionnaire des services de l’Etat, quand ils savent donner carte blanche à leurs innovateurs internes. C’est ce bout d’histoire étonnant de la communication politique numérique que nous partageons aujourd’hui avec vous, avec une copie intégrale du guide d’utilisation – d’époque – du MINISID. Nous invitons pour l'occasion sur #SIGLab Joseph Daniel, directeur du SID, Service d'Information et de Diffusion du Premier ministre (futur SIG), entre 1981 et 1986.  

Romain Pigenel

 

MINISID : UNE PREMIÈRE TENTATIVE DE MAÎTRISER LE TEMPS POLITIQUE

C’est une aventure qui remonte à plus de trente ans, à une époque où Internet était à un stade balbutiant et connu de rares spécialistes, et où l’ordinateur n’avait pas envahi nos bureaux et nos entreprises, et encore moins nos vies. Une histoire qui doit pratiquement tout à un jeune homme brillant, créatif, original (il venait au bureau avec son chien), lunatique parfois, et  capable d’obstination jusqu’au harcèlement pour défendre ses idées : Éric Jabouille La Salle, alors chargé de mission au SID, Service d’Information et de Diffusion du Premier ministre (devenu aujourd’hui SIG, Service d’Information du Gouvernement).

Juin 1982. La France est fière d’exposer, au Sommet des pays industrialisés qui se tient à Versailles, ses merveilles technologiques, en particulier des télécopieurs (on se refuse à parler de « fax », prenant pour un anglicisme l’abréviation de fac simile), des minitels, outils de pointe de la télématique d’alors. Ces machines beige-marron aux formes carrées, conçues et diffusées par le Ministère des Postes et Télécommunications, abritent au cours du Sommet de très nombreuses informations potentiellement utiles aux délégués et aux très nombreux journalistes présents : données économiques, démographiques, sociales, comparaisons internationales, etc. L’équipe du SID, que dirige alors Jean-Cyril Spinetta, est chargée d’alimenter cette mécanique en données récentes et vérifiées. Elle s’appuie notamment sur Jabouille, qui, bien qu’ayant un profil plus intellectuel ou artiste que technicien ou ingénieur, devient vite un as de la télématique.

Quelques mois plus tard, l’inventif jeune homme fait part à la direction du SID de son intuition : le minitel peut révolutionner la gestion du calendrier politique, et partant de la communication gouvernementale. Il faut d’abord, expose-t-il, alimenter le plus en amont possible, et réactualiser en permanence, la plus large base de données sur les événements à venir de toute nature : politiques, économiques, financiers, internationaux, culturels, etc. Ce recensement systématique doit aider à anticiper les situations, à préparer les décisions en amont, à coordonner les calendriers d’action.  Car pour qu’un ministère cale dans le temps une opération importante (annonce, projet de loi, manifestation…), il ne lui suffit pas d’en maîtriser le contenu et de s’armer d’argumentaires, il lui est indispensable de connaître le contexte temporel dans lequel cette opération pourrait intervenir : tel événement, dont la date convient à l’organisation du travail gouvernemental ou parlementaire risque, comme le Titanic (image récurrente de Jabouille), d’être percuté par des icebergs que l’on n’avait pas pris en compte, si par exemple le moment retenu se révèle être celui d’un match important qui monopolisera l’attention, du congrès d’un syndicat, des journées parlementaires d’un parti de l’opposition, voire… d’une communication d’un autre ministère. À l’opposé, certaines conjonctions peuvent être particulièrement propices : notre événement pourra trouver plus d’écho parce qu’il s’inscrira dans un moment porteur, parce qu’il s’appuiera sur des opportunités repérées, ou simplement parce qu’une période de calme relatif pourrait en faciliter la visibilité et l’écoute.

Il s’agit, explique-t-il, de créer un échéancier stratégique et un outil de coordination de la communication gouvernementale, qui n’a alors d’équivalent ni aux Etats-Unis, ni dans un autre pays d’Europe. Dans les notes dont il bombarde les chefs successifs du SID, il expose les objectifs du nouvel outil, avec une grande prémonition par rapport à la future obsession des gouvernants d’imposer leur propre agenda plutôt que subir celui des autres ou des médias :

  • « anticiper sur les événements en desserrant de plusieurs crans la tenaille du court terme ; en réduisant ce qu’on appelle l’urgence qui n’est bien souvent que l’alibi des gens mal organisés ; et en affichant en permanence, sur une frise chronologique, une véritable cartographie de l’actualité prévisionnelle

  • mettre en perspective l’action du Gouvernement sur la ligne du temps ;

  • visualiser l’avancée des réformes; d’inscrire son bilan dans la durée ; Et d’aider parallèlement à travailler à la rédaction de bilans d’étapes (ce qui a été décidé, ce qui a été fait) et préparer à temps argumentaires ou de contre-feux ;

  • établir un pour faire apparaître les éventuelles contradictoires ou inopportunités mais aussi les fenêtres de tir disponibles au milieu du nuage de points des échéances du calendrier ;

  • développer auprès des ministres une dans le choix des dates de communication (en faisant apparaître la de telle ou telle date du calendrier :(retombées presse) ou (saturation média)

  • bref en se donnant un outil technique de prévision et de coordination en vue d’une et d’une véritable de sa communication »[1].

Pour passer des intentions à la réalité, encore faut-il, d’une part, alimenter la base de données, et d’autre part, concevoir un mode de consultation et de circulation de l’information qui la rende la plus opérationnelle possible pour les dirigeants, tout en maintenant la nécessaire confidentialité qui, en cette lointaine époque, entoure encore le travail gouvernemental. Soutenu par les chefs successifs du SID, Jabouille La Salle met en place une micro-équipe qui, s’appuyant sur les ministères, la presse, les médias, et de multiples autres sources, alimente chaque jour le calendrier prospectif. Avec la télématique et les minitels, il met en place un système d’interrogation et d’échanges qui préfigure plusieurs années à l’avance le futur Intranet.

Chez les utilisateurs potentiels, jusqu’au cabinet du Premier ministre de l’époque, on ne comprend pas toujours l’intérêt de l’outil, on ne voit pas pourquoi il intègre des synonymes et des adjacences qui paraissent sans intérêt (elles annoncent pourtant ce que les algorithmes  seront à Google), on veut même soumettre son langage à la bienséance politique : on ne doit pas, par exemple, y parler de « chômeurs », mais de « demandeurs d’emploi ».  « Dommage, commente Jabouille exaspéré, qu’ils n’aient vu que le doigt alors qu’on leur montrait la lune »…

Or de bienséance et de diplomatie, Jabouille n’en a cure : n’a-t-il pas baptisé son outil Groupe Interministériel d’Alerte et de Prévision, ce qui donne l’acronyme GIAP, pour faire, expliquait-il, « un clin d’œil au Général qui nous avait écrasés à Dien Bien Phu parce qu’il avait anticipé nos erreurs »…  Dénomination refusée, on s’en doute, par ceux qu’il appelle toujours aujourd’hui « les bureaucrates de Matignon », qui rebaptisent l’outil « MiniSid ».

Passé le gouvernement Mauroy, l’ère Fabius se révèle un peu plus ouverte à cet outil inédit et qui cadre si peu avec nos traditions intellectuelles. Le Premier ministre, il est vrai, est particulièrement préoccupé d’organiser la communication gouvernementale, de diminuer le nombre des couacs, d’imposer son tempo. Les relations deviennent plus fluides entre certains membres des cabinets, à l’aise avec l’usage du Minitel, et la petite équipe de Jabouille, désormais abritée dans le plus grand salon que comporte le bâtiment du SID, transformé en une sorte de salle de rédaction fiévreuse.

L’occupation, fort symbolique, de ce salon ne permettra pas à MiniSid de survivre à la première cohabitation de l’histoire de la Vème République. En 1987, Gérard Coste, chef du SID du gouvernement Chirac, abandonne l’outil inventé et mis en œuvre par Éric Jabouille la Salle, et récupère le lieu qui l’abritait pour y recevoir des journalistes et échanger avec eux sur une communication gouvernementale… qu’il a amputée d’un instrument particulièrement innovant et prometteur.

Joseph Daniel

 


[1] Citations extraites d’un site élaboré par Éric Jabouille La Salle (http://giap.wordpress.com)

23 août 2016 / Études
Digital SPM