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[#ArchivesGouv] Sondages : #SIGLab ouvre ses archives! Retour dans la France du général de Gaulle

Alors que 85% des Français se déclarent aujourd’hui intéressés par l’Histoire selon un récent sondage BVA, le SIG a décidé de répondre à cet engouement et d’ouvrir ses armoires pour vous dévoiler les premiers sondages confidentiels réalisés en France. Des sondages qui constituent aujourd’hui autant de témoignages inédits permettant de mieux comprendre le contexte politique et l’état d’esprit des Français d’alors. Pour inaugurer cette série, SIGLab replonge cette semaine dans la France de de Gaulle et plus précisément en avril 1964 où une allocution du Général fait l’objet d’un des tout premiers sondages visant à mesurer l’impact d’une intervention télévisée.

1964 : une année qui marque le retour de difficultés au niveau économique

Deux ans après les accords d’Évian et la résolution du conflit algérien, le général de Gaulle est au début de cette année 64 aux prises avec des difficultés nouvelles sur le plan économique. Alors que la croissance s’est montrée vigoureuse et ininterrompue depuis 1958, le plan de stabilisation conduit par le ministre des Finances d’alors, Valery Giscard d’Estaing, soulève une vague de contestation. Mené dans l’optique de lutter contre l’inflation, ce plan suscite en effet de nombreuses inquiétudes chez les chefs d’entreprise comme chez les salariés qui l’accusent pour les uns de mettre à mal leur activité économique et pour les autres d’obérer les hausses de salaire. Sortant de son pré carré des questions internationales ou institutionnelles, c’est dans ce contexte compliqué que le Général décide de cette délicate allocution pour répondre aux attentes des Français.

Un dispositif d’enquête centré sur les catégories populaires, observées « in vivo » par les enquêteurs de l’IFOP

Soucieux de mesurer les retombées de cette allocution auprès des Français, le Comité Interministériel à l’Information placé sous la tutelle directe du ministère de l’Information décide de mandater l’IFOP pour réaliser l’un des tout premiers sondages visant à mesurer l’impact d’un discours dans l’opinion. L’objectif assigné à cette enquête est d’explorer la réception du discours parmi les classes populaires, cible du discours du général de Gaulle. 80 enquêteurs sont alors dépêchés pour aller observer « in vivo » autant de familles d’ouvriers et d’employés devant leur poste de télévision avec pour mission de noter soigneusement leurs réactions et de récolter leurs premières impressions. Une méthodologie originale, très peu utilisée de nos jours où les prises de parole d’hommes politiques sont souvent testées avec des méthodes quantitatives plus classiques. Ce document nous offre donc un témoignage unique du regard porté sur le général de Gaulle et de la façon dont les Français s’exprimaient à l’égard de leur Président d’alors. L'intégralité du rapport figure dans le document ci-dessous.

Les éléments contenus dans le rapport ci-dessus sont en effet très éclairants sur les sentiments ressentis à l’égard du général de Gaulle. Une fois passées les quelques galéjades de circonstance (« il imite bien Henri Tisot ! »), la division entre les foyers populaires favorables et hostiles à de Gaulle apparaît très vite. Certains témoignent ainsi de la plus grande attention et d’une certaine forme de déférence à l’égard du Général (« Je n’ai jamais écouté de Gaulle si religieusement ») quand d’autres lui opposent au contraire une certaine forme d’indifférence dès les premières paroles prononcées (« Je ne l’écoute pas, il me fatigue », « Remarque que moi ça ne m’intéresse pas tout çà »).

La pédagogie voulue par le général de Gaulle dans son discours fonctionne peu

Si sur la forme de nombreux verbatim font écho à la prestance du général de Gaulle et surtout à sa vigueur pour un homme âgé alors de 74 ans (« on peut dire ce qu’on veut mais pour son âge il est encore bien »), les propos de de Gaulle peinent toutefois à convaincre les Français observés. Dans cet exercice délicat de pédagogie autour du plan de stabilisation, le général de Gaulle semble ainsi tomber dans l’écueil d’un discours trop technique, les chiffres avancés par le Président étant souvent remis en cause par les personnes observées (« 139%...il est sensass ce mec là »). Les personnes interrogées rejettent, s’étonnent, approuvent, mais indiquent souvent qu’elles sont incapables de vérifier ces données (« Moi je ne comprends pas, la vie a bien augmenté de 50%, alors si notre niveau de vie a augmenté de 20%, c’est que mon patron m’a augmenté de 70% ».) Plus fondamentalement, le décalage entre les élites et les préoccupations des Français émerge dans les discours de ces ouvriers estimant que le pouvoir ne comprend pas l’état de leurs conditions de vie au quotidien (« Comment faire avec 22 000 Fr. par semaine ? J’ai nourri une petite grand-mère qui gagnait 9 500 Fr. tous les trois mois » « Il n’y a pas de stabilisation, j’en connais un bout c’est moi qui fait le marché » ). Preuve de la sensibilité de ce sujet de l’évolution du coût de la vie et des salaires, tous les interviewés continuent à parler dans leurs repères habituels, en anciens francs, quand bien même le nouveau franc est entré en vigueur depuis plus de 4 ans.

Des catégories populaires qui restent globalement hostiles à la politique d’indépendance voulue par le général de Gaulle

S’agissant de l’importance de ne pas redistribuer tous les surplus générés par la croissance économique pour continuer à investir massivement dans la politique d’indépendance de la France, les opinions se font plutôt hostiles. Si quelques uns défendent ce choix potentiellement couteux de l’indépendance de la France (« Ce serait trop bête, il faut que nous soyons armés ; on a vu le résultat de la dernière guerre »), la plupart refuse cet argument utilisé pour justifier le développement d’une bombe nucléaire Française (« Ben voyons, il fallait bien qu’il en parle de sa force de frappe nucléaire », « Hiroshima 200 000 morts »). Plus largement, les discours favorables à l’URSS percent dans cette France populaire et ouvrière dont on perçoit encore la sympathie et la confiance qu’elle accorde à l’Union Soviétique (« Je ne suis pas d’accord là-dessus, les Russes ne veulent pas la guerre », « Les Soviets! Qu’est-ce qu’il a contre ? Ils ne veulent pas nous bouffer »). A l’inverse, alors que la France est devenue trois mois auparavant le premier grand pays occidental à reconnaitre la Chine maoïste, la défiance à l’égard de la Chine et surtout de sa démographie est évoquée dans plusieurs verbatim quand bien même le général de Gaulle n’en parle pas dans son discours. (« Il y a du bon dans chacun, Khrouchtchev c’est pareil, le communisme a évolué. Ce qu’il y a de plus terrible c’est l’entente avec les Chinois. Mon grand frère parlait déjà du péril jaune et si on leur donne de quoi, ils nous tomberont dessus » «Il parle toujours des soviets, mais et la Chine »).

Au global, cette étude d’avril 1964 fait ressortir des catégories populaires mécontentes qui estiment ne pas bénéficier des fruits de la croissance et qui fustigent souvent les dépenses engagées pour assurer l’indépendance de la France, une indépendance qu’elles n’estiment pas menacée par l’URSS. Cependant, au-delà de ces critiques et des affinités évidentes qu’entretiennent certains interviewés avec l’expérience socialiste en Europe de l’est, des éléments d’approbation de la politique du général de Gaulle demeurent (Cf. fin du rapport). Ce dernier continue ainsi à capitaliser sur ses succès précédents, notamment la résolution du conflit algérien, et apparaît toujours comme le garant d’une certaine stabilité après la fin troublée de la IVème République (« Stabilité du pouvoir, le Gouvernement ne change pas souvent »).

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Au-delà des résultats, l’existence de cette enquête témoigne d’une prise de conscience par le pouvoir politique que la télévision joue désormais un rôle central dans la construction des jugements. Une importance du petit écran qui sera confirmée lors des élections présidentielles de 1965 où l’annonce d’une mise en ballotage du Général par les sondages conduira ce dernier à se rendre deux fois sur les plateaux de télévision au cours de la dernière semaine de campagne alors qu’il avait jusqu’ici décidé de renoncer au temps de parole qui lui était imparti.

 
2 juin 2016 / Études
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