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De Charlemagne au Big data, petite histoire des études d'opinion. Chapitre 1 : Les origines

Après avoir remonté le temps jusqu’à l’Amérique des années 30 pour célébrer le 80ème anniversaire du premier sondage publié, SIGLab continue sa rétrospective en revenant plus largement sur l’histoire des enquêtes d’opinion. A première vue, les sondages sont aujourd’hui partout dans notre quotidien. Politique, société, valeurs, consommation, bien être en entreprise… Tous les champs de notre vie privée comme professionnelle sont passés au crible de ces études. Si le besoin de connaitre le « climat », « l’état d’esprit » du moment a toujours été une préoccupation des princes et des gouvernants, les sondages d’opinion ont semble-t-il aujourd’hui acquis le monopole de cette mesure. Par quels processus historiques cet outil a-t-il réussi à s’imposer comme l’instrument  quasi-exclusif de la mesure de l’opinion ? Comment les sondages ont-ils trouvé leur place dans un environnement politique et intellectuel français d’abord hostile à leur développement ? L’émergence des nouvelles technologies de l’information et de la communication est-elle à même de remettre en cause leur hégémonie, voire même leur existence ?

Retour dans cette première partie sur les commencements et les événements historiques à l’origine de l’éclosion des sondages d’opinion.

Connaitre l’état d’esprit des sujets et les forces du royaume, une préoccupation des princes depuis le haut Moyen-Âge

Si des premières formes d’enquêtes historiques ou anthropologiques émergent dès la période hellénistique, les premières tentatives de connaitre l’opinion se manifestent réellement en Occident, de façon qualitative, à partir du haut Moyen-Âge. Dès le IXème siècle, apparait ainsi avec Charlemagne une nouvelle forme d’enquête à la fois plus engagée aux côtés des puissants de l’époque et plus proche des  enquêtes d’opinion actuelles. Installant sa capitale impériale à Aix-la-Chapelle et maillant son territoire de façon civile (comtés) et religieuse (diocèses), Charlemagne décide en effet de dépêcher des envoyés spéciaux, les missi dominici,  dans les différentes provinces de son empire pour s’assurer du bon fonctionnement de celui-ci. Si les missions de ces envoyés couvrent un très large champ (justice, supervision du clergé, contrôle des officiers impériaux), une autre tâche leur est également dévolue : consigner et faire remonter à l’empereur les rumeurs, les projets de complots et plus largement les récriminations du peuple à même de pouvoir causer des troubles. Déjà conscient des biais de telles enquêtes, et devant la partialité de certains envoyés, Charlemagne décide de faire fonctionner ses missi dominici par couple associant un représentant de la noblesse et un représentant de l’Église, permettant ainsi d’avoir un double point de vue à la fois civil et religieux pour exercer ces missions. Les missi dominici inaugurent donc une longue série d’intendants, d’envoyés plus ou moins occultes, d’espions qui jusqu’à Foucher ou Talleyrand auront pour mission de renseigner les princes sur l’état d’esprit du royaume.

Au-delà du fait de prendre le pouls de la population de façon « qualitative », la question de mesurer les forces vives du royaume s’est également très vite imposée comme une question centrale pour pouvoir remplir au mieux les missions régaliennes de l’Etat que sont la levée de l’armée et des impôts. Requérant davantage de moyens logistiques et humains, cette mesure, plus proche de la technique du dénombrement et du recensement, ne se développe réellement en France qu’au XVIIIèmesiècle. Sous l’impulsion de Vauban et de son projet d’instaurer une dîme royale payée par tous, une première tentative de recensement national est ainsi menée à la fin du règne de Louis XIV mais se solde par un échec face au manque de coordination des intendants en charge de ce travail.

Malgré cette déconvenue, Louis XV décide de renouer avec ce type d’études et décide de lancer en 1745 une grande enquête pour dresser l’inventaire des ressources, calculer le nombre de garçons en vue de l’exercice militaire et connaitre les conditions de vie dans les provinces. Une enquête inédite en France dans le sens où celle-ci visait non seulement à mesurer les forces vives du royaume mais également à évaluer les réactions du peuple aux rumeurs, volontairement propagées, de la levée d’une milice et d’une augmentation des impôts.

Cependant cette volonté de quantifier les faits sociaux et de connaitre le climat de l’époque se heurte dans la société de l’Ancien Régime à deux obstacles majeurs. Comment obtenir des informations « solides » sans avoir l’obligation de recourir à de très lourds dispositifs d’enquêtes et de recensements ? Et surtout comment pouvoir recueillir publiquement une opinion honnête dans un contexte où les personnes interrogées ne sont pas libres de la leur en tant que simples sujets du roi ? Le XIXème siècle va se charger de lever ces deux hypothèques.

Les sondages d’opinions : fils de la démocratie et de la science

La naissance de la démocratie légitime le principe de consulter l’opinion…

Traversé par l’esprit des lumières, le XVIIIème siècle marque une profonde césure dans la manière d’aborder en Occident la relation entre gouvernants et gouvernés. Inspirés par les idées nouvelles des penseurs de la démocratie comme Montesquieu et Rousseau, la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis et surtout le séisme politique de 1789 ouvrent ainsi une ère nouvelle où l’opinion du peuple est dorénavant appelée à être prise en compte. Alors que depuis l’invention de l’imprimerie, l’opinion publique ne se résumait finalement qu’aux intellectuels et aux lettrés du royaume, la volonté de recueillir une opinion plus large se manifeste alors très rapidement. Dès les premiers frémissements de la Révolution française, les Français sont ainsi appelés par les Etats Généraux à remplir des cahiers de doléances pour exprimer leurs attentes et leurs récriminations à l’égard du pouvoir royal. Connaissant un très large succès, 60 000 registres sont ainsi complétés par les Français de toutes les provinces débordant largement les capacités d’analyse et le pouvoir royal à l’initiative de ce processus. L’essor de la démocratie au XIXème siècle en France et dans les pays anglo-saxons porte ainsi en elle les ferments essentiels à l’essor futur des sondages d’opinion. En transformant les sujets du roi en individus libres et égaux en droit, cette évolution permet non seulement l’expression libre des opinions mais aussi l’affirmation du principe qu’un homme équivaut à une voix et donc que l’avis de chacun mérite d’être entendu.

Dans ce contexte, les premières grandes consultations d’opinion se déroulent aux Etats-Unis autour des « votes de paille » (straw votes) organisés avant chaque élection présidentielle américaine à partir de 1824. Ces enquêtes d'intentions de vote, réalisées par de grands titres de presse, s'adressaient à leurs lecteurs, sous forme de coupons à renvoyer sur lequel ces derniers indiquaient leur préférence pour l’élection en question. Fait nouveau, ces consultations relèvent de commandes de journaux et non plus du pouvoir, inaugurant également la relation étroite qu’entretiennent toujours aujourd’hui ces deux grands instruments démocratiques que sont la presse et les enquêtes d’opinion. 

… et le prestige de la science assoit définitivement le primat des sondages

Ces formes primitives de consultation quantitative de l’opinion rencontrent toutefois encore un écueil, la fiabilité des résultats. Fondés en dehors de toutes théories statistiques, ces votes de paille aboutissent souvent à des résultats erronés qui remettent en cause leur fiabilité. Pourtant dès la fin du XVIIIème siècle, Laplace et Bernoulli élaborent les premiers théorèmes permettant d’extrapoler le résultat d’un tout à partir d’une partie en déterminant une marge d’erreur statistique.

 

Alors que la théorie des sondages se développe tout au long du XIXème et au début du XXème siècle, la présidentielle américaine de 1936 va marquer un tournant dans l’histoire des enquêtes d’opinion. Pour la première fois, les différents votes de paille organisés durant la campagne se voient opposer une nouvelle méthode basée sur le concept statistique de représentativité, le sondage, une méthode déjà éprouvée dans le domaine naissant du marketing. A l’encontre de tous les votes de paille annonçant la victoire du républicain Alf Landon, George Gallup prévoit avec succès, grâce à un échantillon représentatif de 10 000 américains, la réélection de Franklin Roosevelt. Cette réussite assoit définitivement outre-Atlantique la primauté des sondages qui trouvent dans les lois statistiques une légitimité scientifique nouvelle pour s’imposer comme l’outil indispensable de la mesure de l’opinion. Dans la foulée de cette élection, George Gallup impose ainsi sa méthode en nouant des liens très étroits avec des journaux à grand tirage (110 accords de publication en 1940), journaux qui abandonnent progressivement les votes de paille. Dans le Washington Post, l’enquête hebdomadaire du « Dr Gallup » publiée sous la rubrique « America speaks » devient ainsi rapidement une institution. Fort de son succès, l’aura de George Gallup progresse très rapidement, ce dernier collaborant avec de nombreux sociologues américains mais aussi européens qui exportent ces méthodes quantitatives sur le vieux continent.

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A la veille de la seconde guerre mondiale les sondages ont donc acquis leurs lettres de noblesse aux Etats-Unis. Si cette méthode est couronnée de succès outre-Atlantique, quel accueil reçoit-elle dans la vie politique française ? A quelle vitesse cette méthode s’est-elle diffusée dans l’hexagone ? A suivre dans notre prochain épisode…

SOURCES

Loïc Blondiaux, La Fabrique de l’opinion, Une histoire sociale des sondages, coll. Science politique, Seuil, 1998

Claire Couratier/Christian Miquel, les études qualitatives : théorie, applications, méthodologie, pratique , L’harmattan, 2007

3 novembre 2015 / Études
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