Archives 2014 / 2018

Un journaliste travaille pendant la soirée électorale du premier tour de élections législatives anticipées, alors que des moniteurs affichent un taux de participation 54,51% à 17 heures, le 25 mai au ministère de l'Intérieur à Paris.

De Charlemagne au Big data, petite histoire des études d'opinion. Chapitre 2 : Les succès

Après avoir mis au jour les évènements historiques conduisant à l’éclosion des sondages dans l’Amérique des années 30, SIGLab continue cette semaine sa grande histoire des enquêtes d’opinion en revenant sur le terrain hexagonal. Comment les sondages se sont-ils diffusés en France ? Quel fut l’impact du contexte économique et géopolitique de l’après-guerre sur leur développement ? Comment la méthode de George Gallup a-t-elle trouvé sa place dans un environnement politique et intellectuel français d’abord hostile à son développement ?

La France et les sondages : une histoire d’amour qui commence mal

Ayant réussi à prédire avec succès la réélection de Franklin Roosevelt en 1936 grâce aux premiers sondages, George Gallup impose rapidement sa méthode aux Etats-Unis en nouant des liens très étroits avec des journaux à grand tirage. Fort de son succès, l’aura du sociologue américain progresse également très rapidement dans les milieux universitaires. Ce dernier collabore dès lors avec de nombreux chercheurs américains mais aussi européens qui exportent sa méthode sur le vieux continent. L’un d’entre eux, Jean Stoetzel, normalien et professeur de sociologie détaché aux Etats-Unis, décide le premier d’importer  la méthode Gallup dans l’hexagone et fonde l’Institut Français d’Opinion Publique (IFOP) qui publie le premier sondage en France en 1938 à l’occasion des accords de Munich. Alors que ces accords sont ratifiés par près de 90% des députés à la chambre, l’esprit munichois semble moins installé dans l’opinion puisque « seuls » 57% des Français expriment leur assentiment contre 37% disant au contraire désapprouver cet accord, un sondage qui illustre déjà les fractures entre l’opinion publique et sa représentation nationale. Néanmoins la défiance des politiques, de la presse et des Français reste très forte à l’égard d’une méthode qu’ils perçoivent plus adaptée au régime présidentiel américain qu’aux complexes jeux d’alliances de la IIIème République. Surtout, la guerre et l’invasion de la France par l’Allemagne nazie marque un brutal coup d’arrêt aux activités de l’IFOP. Si la réalisation  de sondages par Vichy reste encore aujourd’hui un sujet de controverse historique, le régime du maréchal Pétain semble surtout avoir eu recours à des méthodes de suivi de l’opinion propres aux régimes autoritaires comme les interceptions postales ou encore l’utilisation de rapports de police.

Forte de la liberté retrouvée, l’activité sondagière repart cependant très vite dès l’arrivée des alliés en Europe. Alors que les Français célèbrent la Libération et le retour à l’ordre démocratique, l’IFOP publie son premier sondage dès la fin du mois d’août 44, un sondage dans lequel 62% des Parisiens estimaient « considérable » le rôle des Forces Françaises de l’Intérieur dans la libération de la capitale. Tous les éléments semblent alors réunis pour donner une nouvelle impulsion aux sondages en France. Dans le cadre de la stratégie globale de containment à l’égard du communisme, le soutien américain se fait ainsi sentir dans le domaine universitaire et plus précisément dans celui des sciences sociales pour contrecarrer un marxisme jugé omniprésent et dangereux. S’inscrivant dans ce qui a parfois été qualifié de « plan Marshall intellectuel », les Américains tentent ainsi de favoriser l’essor de cet outil emblématique de la démocratie libérale et donc du monde libre. Et c’est dans cette logique que l’IFOP décide de s’affilier à l’International Association of Public Opinion Institute, promoteur des méthodes de George Gallup, profitant ainsi des recherches menées depuis plus de 10 ans par l’institut américain.

Malgré ces facteurs favorables, la diffusion des sondages d’opinion rencontre de fortes réticences dans la France de la IVème République. Tout d’abord les différents acteurs doutent encore de la fiabilité de la méthode entre d’une part l’erreur de l’IFOP ayant pronostiqué à tort une victoire du « oui » au referendum de mai 1946, et d’autre part l’échec très médiatisé de George Gallup n’ayant pas vu venir la réélection d’Harry Truman en 1948. Une erreur qui demeure encore à ce jour la seule de l’institut Gallup à une présidentielle américaine.

La seconde explication réside dans le contexte politique et médiatique très particulier de la France de la IVème République, un régime parlementaire où les jeux d’appareils et les enjeux locaux au cœur des circonscriptions incitent les hommes politiques à s’orienter vers d’autres approches de l’opinion publique comme les éditos de journaux ou encore le contact direct sur le terrain. Outre le scepticisme du monde politique, la presse française se montre également très jalouse de son rôle de prescripteur d’opinion, les sondages étant perçus par les rédactions comme des outils réservés aux nouveaux magazines d’inspiration libérale à l’image de L’Express de Jean-Jacques Servan-Schreiber et de Françoise Giroud (Le Monde ne publiera son premier sondage qu’en 1984!).

La Vème République et les trente glorieuses : le temps des succès

La Vème République assoit la légitimité des sondages dans l’hexagone…

L’avènement de la Vème République et la pratique gaulliste du pouvoir vont néanmoins progressivement changer la donne. L’instauration d’un Président fort et le retour au premier plan du suffrage universel direct constituent ainsi un terreau favorable aux sondages d’opinion. Le rituel de l’élection présidentielle et l’utilisation fréquente du référendum, deux évolutions à l’origine d’une renationalisation des enjeux politiques, vont