Photo Entretien du SIG

Déconstruire le conspirationnisme

Ce 12 février, l’entretien du SIG consacré aux théories du complot et au conspirationnisme a réuni Rudy Reichstadt, directeur de l’Observatoire du conspirationnisme - Conspiracy Watch, Laurent Bazin, journaliste et co-auteur de « Tous paranos ? Pourquoi nous aimons tant les complots », et Nicolas Vanderbiest, chercheur à l’université de Louvain spécialiste en e-réputation. A cette occasion, ils ont pu décrypter les ressorts psychosociologiques du conspirationnisme et discuter le rôle d’Internet dans ses mécanismes de développement.

 


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La massification d’Internet constitue en effet un événement important dans l’histoire du conspirationnisme. Si le développement de ce dernier est avéré dans les sociétés modernes depuis la fin du XVIIIème siècle, le web social, phénomène récent, est aujourd’hui devenu le principal lieu de construction et de propagation du discours conspirationniste. Pour autant, les événements du 11 et 12 janvier rappellent que le diagnostic du conspirationnisme en France ne peut être ramené à une lointaine et inoffensive « galaxie complotiste en ligne ». Il est devenu un objet politique à part entière, fédérateur d’un nombre grandissant d’individus extrémistes ou simplement en perte de repères, et qui mine les fondements de la société et de la République. 

 

Le conspirationnisme, un objet historique et politique à part entière

 

Pour Rudy Reichstadt le conspirationnisme se définit comme l’attribution d’un événement marquant à un petit groupe d’individu (Illuminatis, juifs, francs-maçons …) qui manœuvreraient en sous-main pour satisfaire leurs intérêts particuliers. Ces théories se cristallisent autour de l’anti-américanisme, de l’antisionisme, et d’un effacement de toutes distinctions entre régime autoritaire et régimes démocratiques. 

Le directeur de ConspiracyWatch énonce quatre caractéristiques distinctives d’un discours conspirationniste : 

  • L’utilisation d’outils rhétoriques récurrents : dénonciation d’une machination secrète et visible aux seuls « initiés », supposée capacité extraordinaire d’un groupe à tromper le monde entier pendant des décennies. 
  • Son irréfutabilité au sens poppérien, dans la mesure où il est impossible de prouver que les théories avancées sont fausses.
  • L’inversion de la charge de la preuve. « Prouvez-nous que nous avons tort ! ».
  • L’obsession du « cui bono » : « à qui profite le crime ». La nécessité de postuler systématiquement une intentionnalité derrière les événements, en faisant fi des raisons accidentelles : « si les choses se déroulent ainsi, c’est qu’elles sont manipulées pour servir des intérêts particuliers ».

 

 

À ces quatre attributs du discours conspirationniste répondent quatre fonctions psychosociales :

  • Fuir le réel pour demeurer dans le confort de ses certitudes. Peu importe que les explications avancées se contredisent, l’important réside dans l’idée général que « l’on nous ment ».
  • Procurer un sentiment de gratification personnelle. Le conspirationnisme fait appel à un mécanisme de distinction qui place l’individu comme un initié, un « chercheur de vérité », par opposition à la masse des crédules.
  • Rassurer face à une situation de sidération. Lors d’événements exceptionnels, comme le détournement simultané de deux avions ou le massacre d’une rédaction en plein Paris,  les théories conspirationnistes construisent un réel simplificateur et apportent un sentiment réconfortant de compréhension.
  • Produire du sens dans une situation « d’anomie ». Les théories du complot permettent d’expliciter et d’incarner des phénomènes qui dépassent et déstabilisent l’individu, comme la mondialisation par exemple.

Pour Rudy Reichstadt, l’idéologie conspirationniste se fonde ultimement sur la défiance envers « les puissants » politiques / médiatiques et sur le déficit de légitimité de la parole officielle.

 

 

Face aux réseaux conspirationnistes en ligne, éduquer à l’information sur Internet

 

Comme pour

un « bad buzz » ou une pétition en ligne, Nicolas Vanderbiest distingue trois catégories d’acteurs parmi les internautes diffusant des théories complotistes :

  • Les producteurs de contenu, qui fabriquent et propagent les théories du complot pour soutenir et justifier leurs entreprises politiques personnelles.
  • Les relayeurs de contenus, pour qui les théories conspirationnistes étayent leur réflexion sur le système politique et renforcent leur crédibilité de leader d’opinion émancipé de la « pensée commune ».
  • Les consommateurs de contenus sont des individus en quête de sens sur lesquels le discours conspirationniste trouve prise. Ils sont exposés à des contenus au fil de leur navigation, notamment des détournements d’actualité (« newsjacking »), et sont séduits par ces explications qui semblent plus vraisemblables que la vérité apportée par la parole officielle. Une image forte ou une anecdote trompeuse peuvent suffire à susciter une remise en question du réel et transformer le consommateur en relayeur de contenus à ses propres réseaux.

 

 

Que peuvent faire l’État et la société civile pour enrayer la propagation du conspirationnisme en ligne ? Les trois experts se montrent pessimistes quant aux « producteurs » et « relayeurs » déjà endurcis. En revanche, une éducation à l’analyse et à la recherche d’information sur Internet serait efficace pour réduire l’impact du conspirationnisme sur les internautes, notamment les plus jeunes. En ligne, aucun outil ou institution ne certifie la véracité d’une information, au point que des théories fallacieuses peuvent prendre la première place des résultats de recherche Google pour de nombreuses requêtes. 

 

À la longue, cette absence de hiérarchie de l’information efface toute distinction entre une information vérifiée et un argument fondé sur un ersatz d’explication scientifique (voir le cas du 11 septembre). Face à l’immensité du Web qui permet « de toujours trouver théorie à son pied », seule l’éducation à l’esprit critique permettra de contrer efficacement les réseaux conspirationnistes.

Les médias et institutions au défi de leurs désacralisation

Pour Laurent Bazin, si « le web est un accélérateur de particules complotistes », les racines du conspirationnisme sont effectivement à chercher dans le déficit de légitimité des médias et des pouvoirs publics auprès de tout une partie de la population.

 

 

La théorie du complot est d’abord un système de défense d’un individu face à un système avec lequel il est en rupture et dans lequel il n’a plus confiance. La perméabilité des esprits aux thèses conspirationnistes s’explique par un sentiment d’abandon et d’échec. En d’autres termes, le conspirationnisme se nourrit des difficultés d’intégration de la société française, et les exploite. 

 

 

Cependant, Laurent Bazin estime que ces individus ne forment pas encore une « minorité » et ne représentent qu’une quantité infime des Français. Il souligne également la distinction entre l’adhésion raisonnée aux théories conspirationnistes et un soutien de façade : « il y a une différence capitale entre la conviction dans une idée et embrasser une idée parce qu’elle est sexy ». En outre, l’après-Charlie Hebdo souligne la bonne résistance de la population française aux thèses conspirationnistes (voir le sondage IFOP Sud Ouest). Pour Laurent Bazin, ce résultat encourageant est notamment conséquence de la transparence et de la clarté de la communication gouvernementale pendant les attentats. 

 

C’est surtout sur les médias que pèse l’actuelle dynamique de désacralisation. Pris en étau entre d’une part la réduction des capacités des rédactions sous la pression économique, et d’autre part l’accélération du temps de l’information, leurs crédibilité est mise à mal. Les médias de référence sont aujourd’hui en concurrence avec une myriade de sites d’information dont les méthodes n’ont pourtant rien à voir avec un journalisme professionnel. Pour Laurent Bazin, les médias au sens noble du terme doivent faire comprendre que « tous les sites ne se valent pas », et réincarner des marques fortes.

 

20 février 2015 / Entretiens du SIG
Portrait de Basile Michardière
Basile Michardière
@BasileMCH