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Primaires américaines : Dernières tendances avant le Super Tuesday

Une journée électorale décisive

Les quatre États dans lesquels les primaires américaines se sont tenues au mois de février (Iowa, New Hampshire, Nevada et Caroline du Sud) ont permis de confirmer à la fois la dynamique de Donald Trump dans le camp républicain et la menace que Bernie Sanders fait peser sur Hillary Clinton chez les démocrates. Des résultats qui ont poussé plusieurs candidats républicains, au premier rang desquels Jeb Bush, à jeter l’éponge suite à des performances désastreuses. Toutefois, si elles ont été décisives du point de vue de la dynamique électorale qu’elles ont enclenchée, ces primaires se sont tenues dans des États peu peuplés. Elles désignent donc un très faible nombre de délégués aux conventions républicaines et démocrates de cet été, qui éliront officiellement leur candidat respectif. Ainsi, le plus peuplé de ces quatre États, la Caroline du Sud, ne se range qu’au 23ème rang des États américains en termes de population avec 4,9 millions d’habitants.

Chez les démocrates, seuls 156 délégués ont donc été attribués jusqu’ici, 91 allant à Hillary Clinton, et 65 à Bernie Sanders. Ces 156 délégués ne représentent qu’une poignée (3,9% précisément) du total des 4051 délégués qui désigneront le candidat démocrate lors de la Convention de Philadelphie en juillet prochain. De même, chez les républicains, ce sont seulement 133 délégués sur 2472 qui ont été élus jusqu’à maintenant, soit 5,4% du total. Donald Trump s’en est octroyé 82, loin devant ses principaux adversaires Ted Cruz (17 délégués) et Marco Rubio (16).

Le 1er mars, la course des primaires va aborder une phase décisive avec le Super Tuesday, une tradition existant depuis 1976. Ce jour-là, 12 États voteront chez les démocrates, et 14 chez les républicains, parmi lesquels des États très peuplés et donc riches en délégués : Texas, Géorgie, Virginie, Massachussetts, etc. Au total, 865 délégués seront élus dans le camp démocrate (21,3% du total), et 689 chez les républicains (27,8%). Le Super Tuesday sera donc un moment décisif de la campagne des primaires.

 

Les États qui votent lors du Super Tuesday

 

Suite au Super Tuesday, Hillary Clinton devrait obtenir une avance décisive sur Bernie Sanders

Le mois de février a été difficile pour Hillary Clinton. Les deux premiers États ayant voté, l’Iowa et le New Hampshire, sont en effet peu représentatifs de la coalition démocrate : les minorités noires et hispaniques en sont quasiment absentes, et l’électorat démocrate est beaucoup plus à gauche que dans le reste des États-Unis. Deux éléments qui ont favorisé Bernie Sanders, dont le cœur de l’électorat est constitué des jeunes diplômés blancs de l’aile gauche du parti. Conséquence, le Sénateur du Vermont est arrivé à égalité avec Hillary Clinton dans l’Iowa (49,6% contre 49,9%), et l’a très nettement devancé dans le New Hampshire avec 60,4% des suffrages.

 

Le vote selon l’appartenance ethnique* dans les premières primaires démocrates

 

La situation s’est améliorée pour l’ancienne First Lady dans le Nevada, et surtout en Caroline du Sud, deux États à la fois plus divers et moins radicaux. Ainsi, les minorités ethniques, notamment les afro-américains, l’ont plébiscitée en lui accordant respectivement 76% et 86% de leurs suffrages. Conséquence, Hillary Clinton a emporté le Nevada avec 52,6% des voix avant de triompher en Caroline du Sud avec 73,5% des suffrages.

 

Le vote selon l’idéologie* dans les premières primaires démocrates

 

Un résultat d’autant plus positif pour elle que les États qui voteront lors du Super Tuesday ressembleront beaucoup plus à la Caroline du Sud qu’à l’Iowa et au New Hampshire. Au Texas, en Géorgie, en Virginie, au Tennessee ou en Alabama, les minorités ethniques pèsent lourd au sein de l’électorat démocrate, de même que les démocrates modérés voire conservateurs. Seul le Vermont offre une configuration idéale pour Bernie Sanders : voisin du New Hampshire, il présente les mêmes caractéristiques ethniques (quasi absence de minorités) et politiques (un électorat démocrate très à gauche), et surtout, il y est élu depuis de longues années. Hélas pour lui, c’est aussi l’État votant lors du Super Tuesday qui enverra le moins de délégués à la convention démocrate (16), contre 222 au Texas ou 102 en Géorgie, des Etats acquis à Hillary Clinton. Au final, Hillary Clinton devrait remporter au moins 7 États sur douze (dont les plus peuplés), seul le Vermont étant acquis d’avance à Bernie Sanders.

 

La composition ethnique de l’électorat des primaires démocrates

 

La composition idéologique de l’électorat des primaires démocrates

 

Surtout, bien que l’attribution des délégués se fasse de manière proportionnelle dans la plupart des primaires, l’avance d’Hillary Clinton mesurée par les sondages dans les États les plus riches en délégués (20 points d’avance en Virginie, 25 points d’avance au Texas, 30 points d’avance en Géorgie, etc.) est telle qu’au soir du Super Tuesday, elle devrait obtenir une avance décisive sur Bernie Sanders. La situation du Sénateur du Vermont est d’autant plus inquiétante que la suite du calendrier reste très favorable à Hillary Clinton. Les gros États qui voteront le 8 mars (Michigan) et lors du mini Super Tuesday du 15 mars (Floride, Illinois, Ohio, Caroline du Nord) lui sont là encore très largement favorables selon les sondages, notamment grâce à la présence de minorités ethniques et à la modération de l’électorat.

A la fin du mois de mars, plus de la moitié des délégués démocrates auront été attribués, avec une avance probablement très large de l’ancienne Secrétaire d’État. Il faudrait, pour que Bernie Sanders puisse renverser la tendance, remporter les États restants avec des marges énormes, et même quasiment irréalistes. Une situation qui rappelle étonnamment celle d’Hillary Clinton en 2008, qui avait devancé Barack Obama dans la plupart des gros États pendant la dernière phase des primaires, sans parvenir à rattraper l’avance en termes de délégués que son concurrent avait engrangée au mois de février.

 

L’évolution de l’attribution du nombre de délégués au cours de la campagne chez les démocrates

 

Pour Marco Rubio, la dernière chance de faire échec à Donald Trump

Battu, à la surprise générale, par Ted Cruz lors du caucus de l’Iowa, Donald Trump est parvenu à rebondir, faisant désormais figure de favori des primaires républicaines. Après avoir remporté coup sur coup le New Hampshire, la Caroline du Sud et le Nevada, il dispose d’une nette avance en terme de délégués (82 sur les 133 attribués jusqu’ici), et bénéficie d’une incontestable dynamique d’opinion. Les sondages nationaux lui accordent en effet une large avance, la dernière enquête en date lui accordant même 49% des intentions de vote (un record), très largement devant Marco Rubio (16%) et Ted Cruz (15%). Longtemps très hostiles à son ascension, une partie des élites républicaines semble même peu à peu se rallier à sa candidature : le gouverneur du New Jersey Chris Christie, le gouverneur du Maine Paul LePage ou encore le sénateur de l’Alabama Jeff Sessions lui ont apporté leur soutien au cours des derniers jours.

Dès lors, rien ne semble pouvoir s’opposer à la désignation du milliardaire comme candidat du parti républicain pour les élections présidentielles. Son avance dans la plupart des États qui votent lors du Super Tuesday est très large : 12 points en Géorgie, 17 points en Virginie, 18 points au Tennessee, 23 points au Massachussetts, etc. Une domination liée à la capacité de Donald Trump d’attirer le vote des républicains les plus conservateurs sans perdre de terrain chez les modérés et les indépendants, attirés par son discours anti-système.

Parmi ses adversaires, le très conservateur sénateur du Texas Ted Cruz n’a pas réussi à se présenter comme un concurrent crédible. Sa base électorale, composée de l’aile la plus conservatrice du parti et des blancs évangéliques, lui a permis de remporter l’Iowa, mais elle semble peu à peu l’abandonner en faveur de Donald Trump. Ainsi, en Caroline du Sud, un des États les plus conservateurs des États-Unis et où les blancs évangéliques représentent 33% de la population, il n’est arrivé que troisième avec 22,3%, devancé non seulement par Donald Trump (32,5%) mais aussi par Marco Rubio (22,5%). L’incapacité de Ted Cruz à l’emporter dans un État a priori très favorable témoigne de ses faiblesses. Lors du Super Tuesday, les sondages indiquent qu’il n’est en capacité de l’emporter que dans son État du Texas, sans menacer Donald Trump dans les autres États du sud où l’électorat évangélique est concentré.

 

Le vote selon l’idéologie dans les premières primaires républicaines

 

La situation du sénateur de Floride Marco Rubio est moins déséspérée, et il semble être le seul candidat encore en position de faire échec à Donald Trump. En effet, contrairement à Ted Cruz, Marco Rubio n’est pas un candidat cantonné à une partie de l’électorat. Les sondages réalisés à la sortie des urnes dans les États ayant déjà voté indiquent qu’il réalise des scores assez similaires chez les électeurs très conservateurs ou modérés, de même que dans toutes les tranches d’âge ou les catégories de revenu. Il pourrait donc assez facilement devenir un candidat « attrape-tout », fédérant les électeurs opposés à la percée de Donald Trump. Toutefois, une telle stratégie exige le retrait des autres candidats encore en lice dans un délai assez rapide : Ted Cruz, mais aussi le modéré John Kasich ou l’ultra-conservateur Ben Carson.

Surtout, Marco Rubio a impérativement besoin de montrer qu’il est capable de gagner un État à l’occasion du Super Tuesday. Il semble bien placé pour remporter le Minnesota, le Colorado et éventuellement l’Alaska. S’il y parvient et n’est pas écrasé par Donald Trump ailleurs, son retard en termes de délégués ne serait pas rédhibitoire grâce à l’allocation proportionnelle des délégués dans la plupart des États. En revanche, il lui faudra absolument bâtir rapidement une dynamique lui permettant de rivaliser avec le businessman. Contrairement aux primaires démocrates où l’attribution des délégués est presque partout proportionnelle, les délégués républicains sont généralement alloués selon la règle du winner-take-all à partir du 15 mars : le candidat en tête remporte l’ensemble des délégués de l’État. Les simulations montrent que s’il devance légèrement Donald Trump au niveau national à partir de cette période, Marco Rubio peut facilement rattraper son déficit en termes de délégués. Lors du mini Super Tuesday du 15 mars, des victoires de Marco Rubio dans les États riches en délégués et pratiquant le winner-take-all (la Floride dont il est élu, mais aussi l’Illinois, le Missouri ou l’Ohio) pourraient donc changer la donne.

 

L’évolution de l’attribution du nombre de délégués au cours de la campagne chez les républicains

 

Pour réussir ce renversement de tendance, Marco Rubio bénéficie de deux avantages. Tout d’abord, il est perçu comme étant le républicain le plus compétitif face à Hillary Clinton. Jeune, susceptible d’attirer le vote des hispaniques, bénéficiant d’une image de modération (bien que ses positions le rangent parmi les républicains les plus conservateurs), il est généralement à égalité avec la démocrate dans les sondages. Au contraire, si Donald Trump est populaire auprès de certains segments de l’électorat républicain, il est très largement rejeté dans les sondages réalisés auprès de l’ensemble de la population, et les sondages face à Hillary Clinton le donnent largement battu. Après huit ans d’une présidence Obama jugé unanimement désastreuse par la base du parti républicain, l’argument de sa capacité à être élu pourrait être porteur. Il semble d’ailleurs déjà convaincre les élites du parti : de nombreux élus influents ont apporté leur soutien au sénateur de Floride au cours des derniers jours, le considérant comme le dernier obstacle face à Donald Trump. Or, même en cette période de rejet des élites politiques traditionnelles, le soutien de la machine du parti reste essentiel pour remporter des primaires car il permet de réunir des moyens humains, financiers et logistiques très importants.

 

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Si Hillary Clinton est désormais très largement favorite dans le camp démocrate, la course pourrait rester ouverte chez les républicains si Marco Rubio parvient à remporter quelques États lors du Super Tuesday. Quels que soient les résultats de ces primaires, la campagne pour l’élection présidentielle américaine ne fait que commencer : le scrutin se tiendra le 8 novembre, soit dans plus de huit mois.

1 mars 2016 / Études
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