Portrait de Rémi Mathis

Rémi Mathis : tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Wikipédia

Wikipédia a beau faire partie intégrante d’Internet – au point de quasiment se confondre avec ce dernier – elle reste une communauté à l’organisation mal connue, et au fonctionnement très différent ce à quoi nous ont habitué les géants plus récents du web social. Qui "dirige" Wikipédia ? Quels sont ses valeurs et ses principes ? Comment une institution ou un acteur public peuvent-il travailler avec cette encyclopédie unique ? Nous avons interrogé Rémi Mathis, figure et ancien président de Wikimédia France.


Pouvez-vous nous expliquer comment fonctionne Wikimédia France ? Avez-vous une autonomie (fonctionnelle, juridique) vis-à-vis de l’organisation mondiale ?


Il existe en effet plusieurs instances autour du mouvement Wikimedia – auquel appartient l’encyclopédie Wikipédia mais aussi les projets Wikimedia Commons, Wiktionary, Wikisource etc. Il faut bien être conscient que ces instances sont là pour faciliter le travail de la communauté et l’accès à ces sites, mais que leur contenu, le travail éditorial, ne dépend que de la communauté, qui s’organise en interne.

La première instance a un rôle au niveau international : il s’agit de la Wikimedia Foundation, de droit américain (de type dit 501c3), qui est l’hébergeur de tous nos projets. La Fondation a donc un rôle dans deux domaines principaux : le technique (faire fonctionner les serveurs ; soutenir le développement de Mediawiki, le logiciel utilisé, etc.) et le juridique (selon la LCEN française, par exemple, l’hébergeur est responsable du contenu en seconde instance).

Wikimédia France fait partie d’un second groupe d’organisations, collectivement appelées les "chapitres" ("chapters"), au nombre de 41, dont les prérogatives sont territoriales (France, Royaume-Uni, Allemagne, Italie etc.). Leur rôle est de promouvoir les projets (en premier lieu Wikipédia) et de servir d’interface entre la communauté et la société. Nous allons donc collaborer avec des institutions qui veulent contribuer à Wikipédia, accompagner les nouveaux contributeurs, former les volontaires, participer aux programmes d’éducation autour de Wikipédia, répondre aux questions des journalistes et des pouvoirs publics, communiquer, etc. Comme les projets sont organisés par langue et non par pays, Wikimédia France intervient sur la Wikipédia francophone mais aussi bretonne, occitane, etc. et collabore régulièrement avec Wikimédia Canada, Belgique, CH, etc.

 

Y a-t-il un ou des dirigeants de la branche France ? Avez-vous, comme les autres grands acteurs du web, un département relations institutionnelles / affaires publiques que les institutions peuvent contacter de façon privilégiée ?


Il n’y a pas de dirigeant de Wikipédia en tant que projet puisque la communauté s’autorégule. D’où l’utilité de Wikimédia France, qui offre une porte d’entrée et des interlocuteurs dédiés.

Wikimédia France prend la forme d’une association, gérée comme telle avec un conseil d’administration de douze membres (bénévoles). Elle emploie une dizaine de personnes à temps plein. Il est donc possible de joindre cette structure en cas de problème/question et une réponse et des conseils seront apportés soit par les salariés, soit par un bénévole qui prendra le dossier en charge. J’ai eu la chance de présider Wikimédia France jusqu’à l’automne 2014 et son président est désormais Christophe Henner. La personne à contacter en priorité est la directrice exécutive, Nathalie Martin.
 

Wikipédia, de l’extérieur, peut être perçu comme un espace peu régulé, où des manipulations d’information sont toujours possibles. Pouvez-vous nous expliquer comment s’opère  le "contrôle qualité" des contributions que vous recevez, et selon quel principe ?


La perception commune de Wikipédia est en fait double : d’une part la croyance en une étrange anarchie libertaire et, d’autre part, une dénonciation de la « censure » par un certain nombres de personnes qui ont découvert qu’il n’était pas possible d’écrire n’importe quoi (en particulier sur eux-mêmes).

Les règles sont en effet assez précises : elles ont été développées par la communauté des contributeurs au fur et à mesure que les besoins s’en faisaient sentir. Des critères d’admissibilité sont ainsi édictés – plus précis pour les champs du savoir où des problèmes sont apparus à un moment ou à un autre de l’histoire de Wikipédia (pornographie, témoins de Jéhovah, autopromotion des politiques ou des écrivains, etc.) – et évoluent si des conditions nouvelles apparaissent.

Ensuite, le "contrôle qualité" repose sur le fait que toute contribution est attribuée à un compte précis et est publique. De nombreux wikipédiens surveillent ainsi toutes les modifications qui ont lieu (aidés par des outils informatiques et des algorithmes dédiés) et "révoquent" les actions non valides (c’est-à-dire reviennent à la version précédente dans l’historique de l’article), et discutent avec ceux qui les ont commises, expliquent le fonctionnement… voire les bloquent si la personne ne contribue pas dans un esprit constructif.

Wikipédia, c’est la responsabilité entière sur ses actions, et des textes relus par tous – c’est-à-dire beaucoup plus que n’importe quel texte imprimé.


Quelle est la meilleure posture à adopter pour une institution qui souhaite contribuer à Wikipédia, ou aller y rétablir la "vérité" sur des faits la concernant ?


D’abord être dans le bon esprit, c’est-à-dire être là pour construire une encyclopédie qui se fonde sur des sources sérieuses, choisies et citées en note de bas de page – et pas pour chercher à manipuler un article ou faire disparaître des critiques.

Ensuite comprendre que Wikipédia est un projet en perpétuelle mutation, qui repose sur des humains : il faut donc, comme sur tout projet, comme dans toute communauté, comprendre le fonctionnement, observer les habitudes, avant d’arriver en annonçant que l’on détient la vérité sur un sujet ou de dénoncer les "mensonges" ou la "censure". Les exemples médiatiques à ce sujet montrent que les personnes qui se plaignent ont souvent mal jaugé la complexité d’un sujet ou d’un enjeu. Et les humains demeurent des humains, qui réagissent de manière humaine ; Wikipédia repose sur des liens de confiance, sur la courtoisie qui permet le travail commun, et sur la recherche du consensus.

Passer en page de discussion de l’article, aller discuter avec les autres contributeurs, demander des conseils est toujours à conseiller avant d’agir de manière unilatérale – surtout quand on est nouveau sur le projet.
 

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de partenariats réussis entre Wikipédia et des institutions publiques françaises ?


Sous ma présidence, Wikimédia France a noué de nombreux partenariats, autour de quatre thèmes principaux : culture, éducation, langues et développement d’outils.

La culture d’abord. Wikipédia est certes encyclopédique et traite donc de tous les sujets mais la culture reste au centre du projet, et les institutions ont de nombreuses ressources qui doivent être mises à la disposition de tous. Nous travaillons ainsi avec de petites et de grandes institutions : nous avons par exemple accompagné les Archives nationales, qui versent sur Wikimedia Commons, les plus grands documents de l’histoire de France (constitutions des Républiques, contrat de mariage de Molière, testament de Victor Hugo, etc.), mais aussi les musées de la Haute-Saône. Hors question du partage des photos, vulgariser et diffuser la connaissance reste un travail énorme auquel participent certains musées : nous avons ainsi organisé des ateliers sur l’art contemporain avec le Centre Pompidou, ou les arts premiers avec le musée du Quai Branly, accompagnés par les conservateurs et documentalistes des institutions.

L’éducation ensuite. Wikipédia est un outil sans pareil pour enseigner l’esprit critique aux étudiants : rédiger un article signifie savoir chercher des sources, les juger, les comparer, les synthétiser, en tirer un texte original qui les cite… C’est pourquoi nous travaillons avec de nombreuses classes du secondaire avec l’aide du CLEMI, et avec des universités et grandes écoles (université Pierre-et-Marie-Curie, école centrale de Lille etc.).

En ce qui concerne les langues (francophonie, langues régionales, langues des pays en voie de développement), Wikipédia existe en 285 langues et est librement et gratuitement disponible de partout (avec Internet…) et réutilisable. Nous travaillons régulièrement donc avec la DGLFLF au ministère de la Culture sur des projets destinés à mettre en valeur les langues de France (il y a des Wikipédia en breton, occitan, picard, arpitan, alsacien, etc.), et afin de faire en sorte que Wikipédia soit l’un des outils permettant un Internet multilingue où le français conserve toute sa place.

Un de nos projets phares est "Afripédia", mené jusqu’en 2014 avec l’Institut français et l’Agence universitaire de la francophonie : il s’agit d’agir dans les pays d’Afrique (Mali, Gabon, Congo, etc.) où la liaison internet est insuffisante pour proposer des solutions techniques (création d’un réseau interne à partir d’un Wikipédia hors-ligne) et des formations de formateurs. Ce sont à la fois la francophonie et les langues locales qui y gagnent : Wikipédia est, historiquement, la première encyclopédie en wolof !

Enfin, le développement d’outils. Le web sémantique, nécessaire à un traitement fin des données dans la nouvelle génération de sites internet, repose largement sur la plus grande base au monde de données structurées : Wikipédia. Or, le projet DBpedia, visant à sémantiser Wikipédia, n’existait qu’en anglais et en allemand. Nous avons donc lancé le projet Sémanticpedia avec le ministère de la Culture et INRIA afin d’offrir des solutions techniques nécessaires et permettre là encore l’émergence d’un web sémantique francophone.
 

Propos recueillis par Romain Pigenel

 

11 mai 2015 / Ressources
Portrait de Romain Pigenel
Romain Pigenel
@romain_pigenel